Questions et réponses

Regard approfondi sur le risque de longévité

par Richard Brown, Consultant en longévité, Club Vita Canada Inc.

Au cours des cent dernières années, l’espérance de vie au Canada a énormément augmenté. En effet, les hommes de la Colombie-Britannique jouissent maintenant d’une espérance de vie comparable à celle des pays de l’OCDE dont la population vit le plus longtemps. Lentement mais sûrement, l’écart entre le nombre d’années que les Canadiens passent à la retraite et le nombre d’années qu’ils passent au travail s’amenuise. En revanche, un plus grand nombre d’années à la retraite fait augmenter les coûts pour les promoteurs de régimes de retraite à prestations déterminées, de même que le risque que des participants à ces régimes épuisent leur épargne-retraite avant leur décès. Les promoteurs de régimes de retraite doivent donc mieux comprendre, mesurer et gérer le risque de longévité.
 
Décortiquer le risque de longévité
Le risque de longévité passe souvent inaperçu, en raison des autres risques financiers d’importance qui accaparent l’attention (particulièrement les risques liés aux placements et aux taux d’intérêt). Cela n’a rien de surprenant si l’on considère l’effet que ces risques peuvent avoir sur les perspectives d’un régime à prestations déterminées, en matière de résultats financiers et de coûts. Les promoteurs de régimes de retraite ne lésinent donc pas sur le temps ni les efforts en ce qui a trait au suivi et à la gestion des risques liés aux placements et aux taux d’intérêt, et peu d’entre eux songent à évaluer le risque de longévité de leur régime. Et pourtant, tenter de mieux comprendre le risque de longévité pour le gérer adéquatement serait la suite logique, pour les régimes de retraite, des mesures prises pour réduire ou gérer plus étroitement les autres risques financiers.

À la base, le risque de longévité est plutôt simple. On le comprend moins bien que les autres risques en partie en raison des difficultés que posent son évaluation et sa gestion. Pour nous faciliter la tâche, on gagnerait donc à subdiviser le risque de longévité en trois éléments clés :

 
  1. Risque relatif à l’évaluation
  2. Risque relatif à l’expérience
  3. Risque relatif aux tendances
 
Risque relatif à l’évaluation
Les promoteurs de régimes de retraite disposent d’une mine de renseignements détaillés sur l’économie et les placements accessibles sur-le-champ. Par contre, l’information dont ils disposent pour évaluer la longévité des participants à leur régime n’est pas aussi détaillée. Statistique Canada publie un portrait annuel de l’espérance de vie des Canadiens, mais les données sur lesquelles repose ce portrait datent en général de quelques années et portent sur la population en général. La grande majorité des régimes de retraite utilisent par conséquent les études réalisées par les associations d’actuaires pour évaluer la longévité, et ces études portent uniquement sur les participants qui reçoivent des prestations de régimes de retraite enregistrés. Malheureusement, ces études ne sont menées, en général, qu’une fois tous les 10 ou 15 ans. Ainsi, lorsque les régimes de retraite à prestations déterminées ajustent leurs hypothèses sur la longévité en fonction d’une nouvelle étude publiée récemment, ils connaissent ensuite des augmentations ponctuelles du passif de 5 % à 10 %. En augmentant la fréquence de l’évaluation de la longévité, on pourrait réduire l’influence de ces changements.

Un autre facteur important est la composition du groupe de participants retraités faisant l’objet de l’étude de longévité et la manière dont les résultats sont appliqués à chaque régime. L’Institut canadien des actuaires est sorti des sentiers battus en 2014 avec son Rapport final : La mortalité des retraités canadiens (étude CPM), une première étude sur la longévité réalisée uniquement avec des données de retraités canadiens. Avant cette étude, les régimes canadiens devaient se fier aux données sur la longévité des retraités américains. L’utilisation de données canadiennes est une amélioration majeure lorsque l’on sait que des données récentes de l’OCDE indiquent que les Canadiens vivent en général plus longtemps que les Américains. Malgré tout, la taille et la diversité du Canada rendent la tâche difficile aux régimes de retraite qui tentent d’appliquer des données pancanadiennes à leur régime en particulier. Par exemple, dans la figure 1, on remarque une variation de 2,5 années dans l’espérance de vie à 65 ans selon la province de résidence. L’étude CPM a poussé les promoteurs de régimes (et leurs actuaires) à étudier minutieusement la manière d’appliquer les données générales sur la longévité individuellement à chaque plan, particulièrement selon le secteur d’activité et la taille du régime. Les pratiques actuarielles délaissent maintenant l’approche universelle utilisée par le passé.

Figure 1 : Espérance de vie à 65 ans selon la province et le sexe (SOURCE : Statistique Canada, Tables de mortalité, Canada, provinces et territoires 2009 à 2011)

 

Fait à noter, le risque d’erreur dans l’évaluation des groupes de retraités dont la composition est diversifiée (c.-à-d. hétérogène) est plus élevé que dans le cas de groupes très uniformes (c.-à-d. homogènes). Il est donc plus facile d’élaborer des projections en matière d’espérance de vie pour les groupes homogènes. Le Régime de retraite des enseignantes et des enseignants de l’Ontario est un exemple d’un vaste régime comportant un groupe homogène de participants : tous les retraités ont exercé la même profession, travaillé dans la même province et ont probablement eu un niveau de revenu semblable. À l’inverse, bon nombre de régimes de retraite comportent des groupes de participants dont la composition est beaucoup plus hétérogène, et dans ce cas, on risquerait d’occulter les vraies caractéristiques du régime en adoptant un point de vue unique en matière de longévité.
 
Risque relatif à l’expérience
Le risque que l’expérience de longévité d’un régime en particulier diffère des attentes au fil du temps varie grandement selon la taille du régime. En général, le risque relatif à l’expérience est inversement proportionnel à la taille du plan. En effet, même les hypothèses les plus solides en matière de longévité reposent sur la moyenne de l’espérance de vie des retraités, selon les facteurs que les promoteurs de régimes sont en mesure d’observer, ce qui laisse de côté d’autres facteurs très importants. Par exemple, certaines personnes, de par leur génétique, vivront très longtemps; bien entendu, les promoteurs de régimes ne peuvent pas prévoir qui vivra si longtemps. Ce type de facteur très individuel peut avoir une incidence importante sur un régime de petite taille, mais celle-ci se résorbe en grande partie au fur et à mesure que grandit le régime.

Dans le cas des régimes de grande taille, c’est l’impact cumulatif de l’expérience de longévité qui constitue un risque. Si les hypothèses sur la longévité d’un régime sous-estiment l’expérience attendue (ce qui a eu tendance à se produire historiquement), les pertes liées à l’expérience peuvent faire boule de neige. Cette sous-estimation peut être simplement due au fait que les Canadiens vivent plus longtemps en général, ou elle peut résulter d’une erreur dans l’évaluation de la longévité du régime. Contrairement aux rendements des placements, qui tendent à se redresser, les pertes liées à l’expérience de longévité ont eu tendance à ne pas être neutralisées par les gains futurs.
 
Risque relatif aux tendances
Le risque relatif aux tendances a trait à l’incertitude quant au nombre d’années que vivront les gens dans le futur. Alors que le risque lié à l’évaluation peut être réduit de manière importante au moyen d’analyses plus poussées et que le risque lié à l’expérience se résorbe avec le temps, le risque lié aux tendances, lui, est de loin le risque le plus difficile à atténuer.

L’histoire indique que l’espérance de vie n’a pas cessé d’augmenter au fil du temps. Au Canada, cette tendance à la hausse remonte au début des années 1920 pour les hommes comme pour les femmes. La figure 2 montre l’amélioration observée chaque décennie dans l’espérance de vie. Au cours de la première décennie du 21e siècle, les Canadiens ont vu leur espérance de vie après 65 ans augmenter de 2 ans pour les hommes, et de 1,4 an pour les femmes. Les facteurs à la source de ces augmentations sont divers, et il est difficile de déterminer l’incidence spécifique de chaque facteur sur l’espérance de vie. De plus, les facteurs du passé sont souvent peu susceptibles de provoquer d’autres augmentations dans le futur. Par exemple, la réduction du nombre de fumeurs a joué un grand rôle dans l’augmentation de la moyenne de l’espérance de vie des Canadiens au cours des 50 dernières années. Les gens n’ont pas tous cessé de fumer, bien entendu, mais en raison du niveau actuel déjà peu élevé de fumeurs, toute réduction future de leur nombre n’aura pas le même effet sur l’espérance de vie.
 
Figure 2 : Amélioration de l’espérance de vie à 65 ans, par décennie (SOURCE : Human Mortality Database, données de 2011)



D’une certaine manière, l’avertissement que l’on entend si souvent au sujet des dangers de concentrer son attention sur les rendements passés est peut-être encore plus pertinent dans le cas de la longévité. Cela dit, l’être humain est très futé lorsqu’il s’agit de trouver le moyen de prolonger sa vie et, si l’on tient compte de la croissance exponentielle des avancées technologiques, il ne risque pas d’être à court d’idées. Afin de mieux comprendre la longévité, les régimes de retraite devront améliorer l’analyse de leur risque lié aux tendances au cours des 10, voire 20 prochaines années. Actuellement, la grande majorité des régimes de retraite canadiens adoptent la même vision de l’espérance de vie future et ne tiennent pas compte de la possibilité que leur régime puisse évoluer différemment en fonction de ses caractéristiques intrinsèques.

À mesure que les régimes de retraite acquerrontde la maturité et prendront des mesures pour atténuer les risques liés aux placements et aux taux d’intérêt, le risque de longévité recevra inévitablement davantage d’attention. Cette perspective cadre bien avec l’anecdote bien connue selon laquelle les pratiques canadiennes en matière de régimes de retraite tendent à suivre celles du Royaume-Uni environ 10 ans plus tard – une prévision qui s’est révélée plutôt exacte en ce qui a trait aux fermetures de régimes, aux pratiques liées aux cotisations déterminées et aux stratégies de diminution du risque des régimes à prestations déterminées. En comprenant les éléments clés et les défis que pose le risque de longévité, les promoteurs de régimes peuvent commencer à mieux contrôler leur risque de longévité et ainsi éviter les coûteuses « surprises de longévité » du passé.

Richard Brown est consultant en longévité pour le compte de Club Vita Canada Inc., une filiale en propriété exclusive de Eckler Ltd. Il offre des services d’analyse de la longévité au secteur des régimes de retraite canadien et il supervise les activités de recherche et de modélisation en matière de longévité de Club Vita Canada. Richard Brown compte plus de dix ans d’expérience à titre de consultant en gestion du risque auprès des promoteurs de régimes de retraite, et il est Fellow de l’Institut canadien des actuaires et de la Society of Actuaries, ainsi qu’analyste financier agréé (CFA®).