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Mesurer juste, mais viser faux : repenser les indicateurs climatiques face à la réalité des risques systémiques

Par Shannon Rohan, directrice de la stratégie, SHARE
mai 20, 2026

Les changements climatiques ont peut-être perdus en importance dans les actualités, mais il ne reste pas moins un risque majeur pour les régimes de retraite canadiens. Pour les investisseurs à long terme, l’aggravation des impacts physiques, conjuguée à une transition chaotique, reste l’un des principaux facteurs de risque d’investissement. En réaction, de nombreux investisseurs ont mis en place un ensemble de pratiques climatiques bien établies qui apportent une réelle valeur ajoutée, mais qui ne suffisent plus à elles seules. 

Le défi qui se pose désormais aux fonds de pension consiste à s’appuyer sur ces bases pour s’adjoindre un ensemble plus large de données et d’outils afin d’aborder le changement climatique pour ce qu’il est : un risque systémique qui touche tous les aspects des portefeuilles des fonds de pension, les économies dont dépendent les rendements des investissements et les systèmes sur lesquels comptent leurs bénéficiaires.

Trois hypothèses courantes qui nécessitent une mise à jour

Dans ce contexte, trois idées reçues reviennent souvent dans les discussions reliées au climat et aux régimes de retraite. Chacune contient une part de vérité, mais prises au pied de la lettre, elles peuvent conduire les conseils d’administration à adopter des réponses trop simplistes face à des risques complexes. Elles concentrent l’attention sur ce qui est le plus facilement mesurable, incitent à privilégier l’apparence du portefeuille plutôt que les risques liés à l’économie réelle, et peuvent donner aux conseils d’administration un faux sentiment de sécurité lorsque certains indicateurs évoluent dans la bonne direction. Dans un monde où les changements climatiques constituent un risque systémique et cumulatifr, ces sources de réconfort peuvent se transformer en angles morts, laissant les fonds qu’ils s’efforcent de gérer mal préparés face aux perturbations.

Hypothèse n° 1 : « Nous ne pouvons pas faire grand-chose tant que les données ne s’améliorent pas »

Les investisseurs institutionnels ont souvent pour refrain que les données climatiques ne sont pas suffisamment fiables pour étayer une prise de décision solide. Les entreprises ne communiquent pas systématiquement leurs émissions, la couverture du Scope 3 reste fragmentée et les marchés privés sont plus opaques que le marché boursier. Les méthodologies varient, les approches d’estimation sont mal comprises et les résultats semblent trop dépendants des modèles pour des conseils d’administration qui se méfient, à juste titre, d’une précision trompeuse. Ces défis sont bien réels et créent effectivement des frictions.

Toutefois, elles ne modifient pas la nature fondamentale du risque. Les changements climatiques sont désormais largement considérés comme unrisque financier prévisible et systémique, qui touche des économies, des secteurs et des classes d’actifs dans leur ensemble, et pas seulement des émetteurs individuels. D’un point de vue fiduciaire, la norme n’est pas d’obtenir des données parfaites, mais de faire preuve d’un jugement raisonnable et de bonne foi dans un contexte d’incertitude. Cela signifie que les gestionnaires de fonds de pension ne peuvent pas se contenter d’attendre que les données sur les émissions de portée 3 soient totalement précises ou que tous les actifs privés aient été évalués par rapport à un indice de référence. Nous en savons déjà suffisamment pour identifier les secteurs clés de la transition (tels que l’électricité, l’industrie lourde, les transports et les bâtiments) ainsi que les technologies habilitantes (comme les énergies renouvelables, les réseaux, le stockage et l’efficacité énergétique). 

Vues sous cet angle, les « lacunes dans les données » deviennent une contrainte à gérer, et non une raison de retarder les choses. Les conseils d’administration devraient donner la priorité aux données les plus utiles à la prise de décision, se focaliser sur les zones de concentration des risques et des opportunités, et faire clairement état des incertitudes. Ils peuvent également s’appuyer sur des initiatives collaboratives et les recommandations sectorielles pour éviter de réinventer la roue. L’objectif n’est pas d’obtenir des mesures parfaites, mais des mesures suffisamment fiables pour éclairer les décisions en matière de stratégie, d’appétit pour le risque, d’allocation des capitaux et de priorités en matière de gestion responsable.

Hypothèse n° 2 : Les empreintes carbone de notre portefeuille nous fournissent toutes les informations dont nous avons besoin

L’empreinte carbone des portefeuilles est devenue l’indicateur climatique par défaut dans les stratégies climatiques de nombreux investisseurs institutionnels. Bien utilisée, elle a une valeur réelle. Les empreintes carbones permettent d’identifier où les émissions sont concentrées dans le portefeuille, d’établir une base de référence et de définir une orientation claire. L'utilisation d’empreintes carbones pour fixer des objectifs de décarbonation des portefeuilles permet aux investisseurs de manifester leur soutien aux efforts mondiaux visant à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 et de s’aligner sur les nouvelles exigences en matière de publication d’informations.

Cependant, lesempreintes carbone présentent également des limites importantes que les conseils d’administration doivent comprendre. Il s’agit d’instantanés rétrospectifs fondés sur les émissions passées, et non d’évaluations prospectives de l’état de préparation à la transition. Elles sont sensibles aux choix méthodologiques : ce qui est pris en compte, ce qui est estimé et la manière dont les catégories d’émissions sont traitées. Leur calcul, leur mise à jour et leur interprétation nécessitent également beaucoup de ressources ; leur utilité doit être évaluée à la lumière de ces efforts, en particulier pour les régimes de petite taille. Surtout, il est essentiel de noter que l’empreinte carbone d’un portefeuille peut être « gérée » en réduisant la part de certains secteurs ou en excluant certaines composantes du portefeuille sans affecter de manière significative les émissions réelles. À eux seuls, ces indicateurs ne permettent guère de déterminer si l’économie réelle est en voie de décarbonisation, si les entreprises disposent de plans de transition crédibles, ni dans quelle mesure le portefeuille est vulnérable à des changements politiques soudains.

Hypothèse n° 3 : la réduction des émissions du portefeuille constitue notre stratégie de gestion du risque climatique

Une troisième idée reçue consiste à assimiler la réduction des émissions d’un portefeuille à la gestion des risques climatiques. De nombreux fonds se concentrent, à juste titre, sur la décarbonation de leurs portefeuilles, mais se focaliser uniquement sur les émissions des portefeuilles ne constitue pas une stratégie suffisante de gestion des risques climatiques. Un portefeuille décarboné dans un monde à forte intensité carbone reste exposé au risque systémique. Si l’économie dans son ensemble ne parvient pas à opérer une transition en douceur, les actifs des fonds de pension pourraient être affectés par un ralentissement de la croissance, une hausse de l’inflation, des dommages matériels, des actifs bloqués et des chocs politiques. 

Une gestion efficace du changement climatique en tant que risque systémique nécessite donc également des efforts visant à favoriser la décarbonation de l’économie réelle : recourir à la gestion responsable pour exiger des plans de transition crédibles et une réorientation de l’allocation des capitaux au sein des entreprises d’importance systémique, soutenir les cadres politiques et réglementaires qui créent des incitations claires à la réduction des émissions, et allouer des capitaux aux solutions climatiques qui permettent cette transition. Ces initiatives prendront des formes différentes selon les régimes de retraite, en fonction de leur taille et de leur mode de gouvernance, mais, ensemble, elles transforment la stratégie climatique, passant d’une question d’apparence à une gestion des risques concrète.

Des indicateurs isolés aux tableaux de bord climatiques adaptés

Si ces hypothèses sont incomplètes, que devons-nous faire? Une solution concrète consiste à ne plus se contenter d’un seul indicateur phare, mais à mettre en place un tableau de bord des risques climatiques adapté à la structure de gouvernance, à la stratégie d’investissement et aux capacités de chaque fonds. L’objectif n’est pas de submerger les conseils d’administration de données, mais de leur fournir une vue d’ensemble concise et prospective de l’évolution des risques et des opportunités liés au climat au sein du portefeuille et du système dans son ensemble.

Pour les grands fonds disposant d’équipes internes, ces tableaux de bord peuvent être sophistiqués et fonctionner en temps quasi réel. Pour les régimes plus modestes disposant d’un personnel réduit, ce même concept peut être mis en œuvre de manière plus allégée : par exemple avec un ensemble  restreint d’indicateurs mis à jour chaque année, s’appuyant largement sur des études externes et les rapports des gestionnaires. Ce qui importe avant tout, c’est la clarté des objectifs — choisir des indicateurs qui éclairent véritablement les décisions concernant la composition du portefeuille, la sélection des gestionnaires, les priorités en matière d’engagement et l’appétit pour le risque — plutôt que le nombre de graphiques fournis.

Indicateurs climatiques, gestion des risques et devoir fiduciaire

En fin de compte, les indicateurs climatiques ne sont pas qu’un simple exercice comptable, ils contribuent à une gestion des risques rigoureuse. Un tableau de bord climatique bien conçu ne se contente pas de présenter des données ; il démontre de quelles façon les risques et les opportunités évoluent au fil du temps, si les mesures prises par le fonds renforcent sa résilience face aux chocs liés au climat et contribuent à la réalisation de l’objectif mondial de zéro émission nette d’ici 2050. 

Pour les conseils d’administration et les comités d’investissement, les indicateurs climatiques constituent à la fois un défi et une opportunité : un défi, car les approches traditionnelles ne suffisent plus à elles seules ; et une opportunité, car des données et des outils adaptés peuvent améliorer la gestion globale des risques et permettre au fonds de mieux s’aligner sur ses obligations fiduciaires.

Shannon Rohan

directrice de la stratégie, SHARE

Shannon is a senior leader in responsible investment with more than 20 years of experience helping institutional investors develop and implement customized, practical, and results-focused responsible investment strategies. At SHARE, she leads strategic advisory work that strengthens investor capacity to integrate sustainability into investment governance and decision making. She acts as an Outsourced Responsible Investment Officer to several maple middle pension plans and is a voluntary board member and treasurer of the First Peoples’ Cultural Foundation.