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Gouverner la sécurité financière à la retraite

Par Caroline Blouin, fondatrice, Blue Sun Partners, avec Stephanie Speal, Speal Consulting Services
mai 20, 2026

Ce que les fiduciaires de régimes de retraite au Canada nous disent sur la gouvernance des risques et l’efficacité des conseils

Le système de retraite canadien regroupe plus de 2,5 billions de dollars en actifs de régimes enregistrés — un capital destiné à soutenir l’avenir financier de millions de Canadiennes et de Canadiens, tout en jouant un rôle essentiel dans l’économie.

Mais derrière ces actifs, souvent analysés en termes de rendements et de ratios de capitalisation, se cache quelque chose de plus fondamental : la gouvernance. Des millions de Canadiens dépendent de ces régimes de retraite, et la recherche est claire sur l'importance de cela : un régime de retraite bien géré est tout simplement la façon la plus efficace d'assurer un revenu de retraite. Selon La valeur d'une bonne retraite de HOOPP, un régime de retraite de modèle canadien transforme chaque dollar cotisé en une sécurité de retraite bien supérieure à l'épargne individuelle : 5,32 $ en valeur de retraite pour chaque dollar cotisé, comparativement à seulement 1,70 $ dans le cadre d'une approche individuelle typique. Cette efficacité est le résultat direct d'une gouvernance solide, d'une gestion rigoureuse des risques et d'une attention singulière portée aux membres, transformant les actifs financiers en revenus fiables et en une véritable tranquillité d'esprit à la retraite.

Les fiduciaires de régimes de retraite ont la responsabilité de gérer ces actifs conformément à une norme juridique claire : agir avec prudence, dans l’intérêt des participants, et avec le soin, la diligence et la compétence qu’une personne raisonnable exercerait dans des circonstances similaires. Au fond, il s’agit d’une responsabilité de gouvernance des risques — s’assurer que les décisions prises aujourd’hui protègent la viabilité à long terme du régime et la sécurité financière des participants pour les générations à venir. Et pourtant, malgré l’importance de ce rôle, on s’arrête rarement pour se demander : comment les fiduciaires vivent-ils cette responsabilité?

À la fin de novembre 2025, l’ACPM a lancé un sondage national afin de mieux comprendre la gouvernance à travers l’expérience vécue des fiduciaires — non pas comme un exercice de conformité, mais comme un levier de réflexion et d’amélioration continue. Quatre-vingt-quinze réponses ont été recueillies sur une période de trois semaines, représentant une grande diversité de régimes, de juridictions et de modèles de gouvernance. Les résultats offrent un aperçu rare du fonctionnement actuel des conseils de régimes de retraite au Canada.

Le poids de la responsabilité

Les administrateurs de régime de retraite se voient confier des décisions complexes, souvent déterminantes, qui façonneront des vies et l’économie pour les décennies à venir, y compris pour des générations qui ne sont pas encore à la retraite. Ils comprennent l’importance de cette responsabilité. Comme l’a souligné un administrateur : « On ne réalise pas toujours le poids du rôle avant d’être dans la salle. »

Le sondage a également révélé que les conseils sont relativement restreints, 72 % étant composés de seulement 6 à 10 membres. Près de 45 % des administrateurs ayant répondu exercent leurs fonctions à titre bénévole, contribuant par leur temps précieux et leur expertise à la gouvernance des régimes de retraite.

Comment les fiduciaires perçoivent leur gouvernance

La note moyenne d’efficacité des conseils est de 8,6 sur 10, et 56 % des fiduciaires évaluent leur conseil aux niveaux les plus élevés. Ils se sentent engagés, informés et animés par une raison d’être bien définie dans leur rôle. Et pourtant, ce même sondage met en lumière des domaines où eux-mêmes perçoivent des possibilités d’amélioration.

Là où les fiduciaires voient des possibilités d’amélioration

Deux thèmes ressortent clairement.

Le premier concerne l’accueil et l’intégration. Seulement 61 % des fiduciaires estiment que leur conseil est efficace à cet égard — l’un des scores les plus faibles du sondage. Les fiduciaires en début de mandat (moins de trois ans) rapportent des courbes d’apprentissage plus abruptes et une confiance plus limitée dans des domaines centraux de la gouvernance de régime de retraite : la littératie en investissement, l’interprétation des évaluations actuarielles et la compréhension des responsabilités fiduciaires. Fait intéressant, ces mêmes nouveaux fiduciaires sont aussi les plus enclins à juger l’intégration « efficace ». Cela suggère que les pratiques actuelles favorisent un sentiment d’accueil et de soutien. L’enjeu est désormais d’aller plus loin : permettre aux nouveaux membres de passer plus rapidement du confort à la maîtrise de leur rôle. Comme l’a résumé un participant : « Une courbe d’apprentissage abrupte dans un environnement à enjeux élevés. »

La clarté des rôles constitue un autre axe d’amélioration. Plusieurs fiduciaires évoquent une incertitude quant à la répartition des responsabilités : entre le conseil et la direction, entre le promoteur et l’administrateur du régime, ou encore entre les différents comités. Plusieurs commentaires font aussi référence à la difficulté de maintenir le bon niveau d’intervention. Cela semble moins relever d’un manque de compétence que d’un flou dans les responsabilités — une ambiguïté qui peut générer de véritables risques de gouvernance et de prise de décision. Le manque de clarté des rôles est ressorti dans plusieurs questions et commentaires écrits, ce qui laisse entendre qu’il s’agit d’un enjeu qui pourrait mériter une attention accrue de la part des conseils.

La culture comme fondement de la gouvernance

S’il y a un thème constant, c’est bien la culture. Les fiduciaires identifient le plus souvent une culture positive et collaborative (64 %) ainsi que la compétence et les connaissances (59 %) comme les principales forces de leur conseil. Un indicateur clair du bon fonctionnement du système.

Le sondage met également en lumière la valeur des perspectives diversifiées. Les femmes fiduciaires identifient les mêmes forces principales, mais accordent davantage d’importance à la capacité d’agir et au suivi, plutôt qu’à la qualité des discussions. Elles expriment aussi une confiance légèrement moindre quant à la capacité des conseils à favoriser des échanges ouverts et équilibrés lorsque les points de vue divergent — un rappel des contributions uniques que des expériences différentes apportent autour de la table, et de l’importance de créer un espace pour les accueillir.

La gouvernance inclusive ne vise pas le consensus, mais la création intentionnelle d’un espace où ces perspectives peuvent s’exprimer et être explorées avec curiosité. Comme l’a dit un fiduciaire : « La mise en question constructive par l’ensemble des fiduciaires apporte une réelle valeur ajoutée. » Les conseils qui y parviennent sont mieux outillés pour prendre des décisions éclairées, quel que soit le contexte.

Les fiduciaires sont clairs sur ce qui nourrit cette culture : le temps passé ensemble, les relations, l’apprentissage partagé et le leadership du président du conseil. Ce qui ressort également, c’est à quel point l’efficacité des conseils repose sur la qualité des relations humaines — au-delà des structures formelles. Dans ma propre expérience, certains des moments les plus déterminants se produisent en dehors de l’ordre du jour : autour d’un repas, entre deux séances, lors d’un événement partagé. Plus nous apprenons à nous connaître, plus nous nous sentons à l’aise d’exprimer des points de vue différents — et plus le conseil est solide lorsque cela compte vraiment. Comme l’a exprimé un fiduciaire : « Plus d’activités de team building et de renforcement des relations permettraient de renforcer notre conseil d’administration. » La culture n’est pas un élément secondaire de la gouvernance — elle en est le socle.

Un environnement de risques plus complexe

Les fiduciaires identifient clairement les domaines où ils souhaitent renforcer leurs connaissances. La cybersécurité, l’intelligence artificielle et la sécurité de l’information arrivent en tête (64 %), suivies de la gestion des risques et de la planification par scénarios (44 %).

Ces résultats sont cohérents : les régimes détiennent des données sensibles et gèrent des actifs importants, dans un environnement de risques en évolution rapide. Seulement 61 % des fiduciaires se disent confiants dans les protocoles de gestion des incidents cybernétiques ou réputationnels, et 32 % indiquent que leur conseil a testé un plan de réponse au cours de la dernière année. Les fiduciaires en sont pleinement conscients — et expriment clairement leurs besoins d’accompagnement. Cette lucidité constitue en soi une force de gouvernance.

Capacité de gouvernance

Les fiduciaires constatent une augmentation de la portée, du rythme et de la complexité technique des sujets inscrits à l’ordre du jour. Les conseils portent une charge de gouvernance plus lourde, souvent avec les mêmes ressources. Malgré cela, 80 % des conseils disposent d’un cadre formel de gestion des risques, et 14 % supplémentaires sont en train d’en développer un. Même sous pression, les conseils renforcent leurs pratiques — un constat qui mérite d’être souligné.

L’enjeu n’est pas de « corriger » les conseils, mais de les soutenir, de les outiller et, au besoin, de les compléter par des expertises ciblées. Les fiduciaires identifient deux leviers clés : la présence de membres indépendants et l’accès à une expertise spécialisée.

Les fiduciaires indépendants perçoivent les conseils comme plus efficaces, avec une meilleure gestion des conflits d’intérêts et des interactions plus solides avec la direction. Sans conclure à une relation de cause à effet, ces résultats invitent à réfléchir au rôle que peut jouer une perspective indépendante dans le renforcement de la gouvernance, et à se demander si, dans certains cas, l’ajout de capacité ne passe pas nécessairement par la nomination d’un nouveau fiduciaire, mais plutôt par le recours à un conseiller stratégique externe.

Les conseils affichent une forte représentation en finance, en gouvernance, en investissement et en direction générale mais moins en actuariat, en droit et en gestion des risques. Cela peut constituer un point de repère utile alors que les conseils réfléchissent à leur matrice de compétences et à leur planification de la relève.

La relève elle-même constitue un défi récurrent. Le roulement des fiduciaires et les enjeux liés à la relève sont ressortis à plusieurs reprises dans les commentaires écrits. Comme l’a souligné un fiduciaire : « La planification de la relève et le roulement des fiduciaires demeurent des enjeux persistants. »

Conclusion

La gouvernance des régimes de retraite se situe à l’intersection d’un engagement juridique, d’un système financier et d’un horizon de long terme. Elle exige jugement, discipline et discernement, exercés avec rigueur dans le temps..

Ce sondage montre clairement que les fiduciaires canadiens sont engagés, lucides et conscients des domaines dans lesquels ils souhaitent progresser. Les résultats mettent en évidence des pistes d’amélioration : l’intégration, la clarté des rôles, l’investissement dans la culture et les relations, ainsi que le recours, au besoin, à une expertise externe pour compléter ce que les conseils font déjà bien.

Tout aussi important est le geste d’écouter. La gouvernance est souvent évaluée à travers ses structures et ses résultats. Mais ce sont les fiduciaires qui la vivent au quotidien. Recueillir et prendre en compte leur perspective est en soi un acte de gouvernance, un levier d’amélioration continue.

Comme l’a exprimé un fiduciaire : « Les décisions prises aujourd’hui auront des répercussions sur des personnes que vous ne rencontrerez jamais. » C’est ce sens de responsabilité, et l’engagement qu’il traduit, qui constitue le fondement d’une gouvernance solide.

Caroline Blouin, fondatrice, Blue Sun Partners

Caroline Blouin est fondatrice de Blue Sun Partners, un cabinet-conseil boutique spécialisé à l’intersection de la stratégie, de la gouvernance et de l’exécution. Elle cumule plus de 30 ans d’expertise en matière de régimes de retraite, d’assurance, d’investissement et de réglementation — une expertise façonnée par une expérience acquise à tous les niveaux : comme consultante auprès de multinationales, notamment dans le cadre de fusions et acquisitions transfrontalières, comme promotrice de régimes de retraite, comme assureur en transfert de risques de retraite, comme régulatrice ayant contribué à la création et à la modernisation du plus important organisme de réglementation des régimes de retraite au Canada, et comme administratrice de sociétés. Elle siège actuellement aux conseils de Plannera, Canadian Scholarship Trust, FCT, Normandin Beaudry et de l’Institut canadien des actuaires. Elle est Fellow de l’Institut canadien des actuaires et administratrice de sociétés certifiée (C.Dir.).

Le sondage a été conçu, administré et analysé par Stephanie Speal, Speal Consulting Services, dont le travail rigoureux a rendu cette recherche possible. Merci, Stephanie, pour cette collaboration et la richesse de ton analyse.