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La gestion du risque au‑delà des manuels : dix principes pour les chefs des placements des régimes de retraite

Avec le temps, la réussite en placement à long terme dépend moins de la capacité à prévoir les marchés que de l’existence de principes clairs pour guider les décisions en période d’incertitude. Les marchés évoluent, les cycles se répètent et les périodes de pression exposent rapidement les faiblesses des processus décisionnels. Les principes qui suivent ont été façonnés par l’expérience acquise à travers plusieurs cycles et visent à aider un capital permanent à prendre des risques de façon délibérée, à demeurer résilient et à livrer des résultats durables pour les participants sur le long horizon.
1. Utiliser judicieusement les hypothèses de marchés à long terme, sans déléguer son jugement
Les investisseurs institutionnels ayant recours aux hypothèses de marchés des capitaux à long terme pour orienter leurs décisions de répartition d’actifs en 2021 ont été confrontés à un virage majeur en 2022, alors que les banques centrales du monde entier ont procédé à des hausses rapides et synchronisées des taux d’intérêt. Cette période de forte volatilité exigeait un jugement interne solide, au plus haut niveau de la direction des placements, afin d’évaluer les réactions potentielles des actifs privés à une remontée de taux sans précédent.
Les marchés publics ont alors servi d’indicateur fiable pour anticiper l’évolution des actifs privés, soulignant l’importance de bien comprendre les méthodologies d’évaluation propres au marché privé avant de déployer du capital ou de gérer des files de sortie. À titre d’exemple, réduire l’exposition aux actions canadiennes, fortement pondérées en énergie et en matériaux, au profit de l’immobilier privé de base aurait constitué une recommandation très fréquente dans une étude actif‑passif visant à se protéger contre l’inflation. Ce choix s’est toutefois avéré peu judicieux et largement prévisible : au cours des trois années suivantes, les fiducies de placement immobilier cotées (FPI) ont reculé dans la même proportion que les actions canadiennes, soit en moyenne 21 %, alors que l’immobilier privé canadien de base affichait un rendement nul. Cet écart s’explique en grande partie par le décalage avec lequel l’immobilier privé reflète les nouveaux régimes de marché en raison de différences dans les approches d’évaluation.
2. Documenter toutes les décisions et les non‑décisions
Il est essentiel de tenir un registre exhaustif de toutes les décisions importantes en matière de répartition d’actifs, de construction de portefeuille, de rééquilibrage… et même des décisions qui ont été volontairement évitées, tant au sein du régime qu’à l’échelle d’une carrière individuelle. Chaque entrée devrait clairement exposer la logique de rendement et de risque, les options alternatives envisagées et le cadre de référence retenu pour évaluer les résultats. Une révision périodique de ce registre permet de dégager des enseignements concrets à partir des succès, des erreurs et des occasions manquées.
À titre d’exemple, le fait d’avoir consigné la décision, au sortir de la pandémie, de ne pas investir dans une stratégie de commerce de détail ancrée par des épiceries, en raison du déclin généralisé des commerces physiques, s’est avéré riche d’enseignements. Ce segment s’est finalement révélé être l’un des plus performants du secteur immobilier et n’a nullement été perturbé par DoorDash ou Uber.
3. Mettre en place une gouvernance solide et favoriser la diversité des points de vue
Les comités de placement les plus efficaces réunissent des chefs des placements externes et des professionnels chevronnés de l’investissement, en plus de membres non spécialistes qui apportent une connaissance institutionnelle et un jugement fiduciaire indépendant. Les chefs des placements externes contribuent par leur expérience des cycles de marché, leur capacité de reconnaissance des tendances et leur imputabilité. Les membres non spécialisés jouent quant à eux un rôle clé en remettant en question les hypothèses et en veillant à ce que les décisions demeurent alignées sur la mission à long terme.
Un test fondamental de la qualité de la gouvernance consiste à vérifier si l’équipe de placement est capable d’expliquer ses stratégies les plus complexes en langage clair à un auditoire non spécialisé. Plusieurs des échecs les plus retentissants de l’industrie sont survenus dans des stratégies extrêmement sophistiquées dont la complexité n’avait pas été suffisamment remise en question. Exiger de la clarté et de la simplicité permet d’éviter la fausse précision, la recherche de complexité pour elle‑même et la croyance erronée selon laquelle la sophistication crée à elle seule de l’alpha ou réduit durablement le risque.
4. Apprendre systématiquement des pairs qui réussissent
L’analyse des sondages menés auprès des régimes de retraite et des fondations institutionnelles permet d’identifier les pairs les plus performants par catégorie d’actifs et de mieux comprendre les facteurs à l’origine de leurs résultats. Ces enseignements peuvent ensuite être appliqués à son propre régime. À titre d’exemple, plusieurs investisseurs de premier plan en infrastructures avaient commencé à se positionner dans les infrastructures numériques bien avant l’essor fulgurant de l’intelligence artificielle générative, ce qui leur a permis par la suite de collaborer et d’adopter des stratégies spécialisées dans les centres de données et les actifs connexes en apprenant directement de leurs pairs les plus performants.
5. Dans les actifs privés, investir uniquement dans ce qui n’est pas accessible en Bourse
Toute note d’investissement soumise à un comité pour un placement privé devrait répondre à une question fondamentale : pourquoi cette occasion doit‑elle être abordée dans le privé? Si une exposition comparable est accessible sur les marchés publics à moindre coût et avec une meilleure liquidité, la justification d’un investissement privé doit être claire et convaincante. Les FPI cotées en Bourse ont d’ailleurs historiquement surperformé l’immobilier privé dans de nombreux portefeuilles institutionnels. Il est donc essentiel de préciser les objectifs poursuivis en déployant du capital dans le privé, au‑delà de la simple réduction de la volatilité. Cela peut inclure, par exemple, l’agrégation de petits actifs afin de dégager une prime de portefeuille à la vente, des stratégies de mise en valeur foncière ou une spécialisation sectorielle inexistante sur les marchés publics.
6. Développer une intelligence de marché grâce à des rencontres fréquentes avec les gestionnaires
Consacrer du temps à rencontrer des gestionnaires de placement, en personne ou à distance, constitue l’un des moyens les plus efficaces de recueillir de l’information stratégique susceptible de générer de l’alpha ou de réduire les risques pour le régime. Il est judicieux de viser au moins une centaine de rencontres prospectives par année, axées sur des occasions potentielles de déploiement de capital ou sur des zones de préoccupation.
Il y a six ans, par exemple, nous avons rencontré Westport Capital, alors peu connu dans l’univers institutionnel canadien, lors d’une tournée de présentation dans l’Est du pays. Aucun investissement n’avait été réalisé à ce moment‑là, mais les échanges se sont révélés précieux. Les gestionnaires avaient notamment présenté NewCold, une entreprise innovante en entreposage frigorifique qui transformait le secteur grâce à l’intelligence artificielle et à l’automatisation. Des années plus tard, malgré une demande élevée pour leur fonds, la relation établie nous a permis de participer à un véhicule soutenant l’expansion mondiale de NewCold, ajoutant ainsi une source d’alpha différenciée au portefeuille immobilier.
7. Donner une véritable voix aux membres plus jeunes de l’équipe
L’un des risques les plus discrets en matière d’investissement réside dans les angles morts générationnels. Qu’il s’agisse de sélection de titres ou de répartition d’actifs, il est particulièrement pertinent de solliciter l’avis de collègues plus jeunes, notamment lors d’investissements dans des entreprises dépendantes des habitudes de consommation. Ne pas tenir compte de ces perspectives peut mener à sous‑estimer certaines tendances, comme le recul des ventes d’alcool observé chez des sociétés cotées telles que Heineken, parallèlement à la croissance de centres d’entraînement haut de gamme comme Lifetime Fitness dans des portefeuilles de capital‑investissement.
8. Réévaluer les positions lors des grands changements de régime de marché
Les changements majeurs de régime de marché sont précisément les moments où les portefeuilles méritent une réflexion renouvelée. La réévaluation d’une thèse d’investissement oblige à se demander pourquoi une position existe, ce qui génère son rendement et si le profil risque‑rendement prospectif demeure cohérent. Un rééquilibrage automatique peut entraîner la vente prématurée de positions gagnantes simplement parce qu’elles ont bien performé. Les marges prévues dans la politique de placement (SIP&P) existent justement afin de laisser place au jugement.
9. Diversifier à l’échelle globale du régime et accepter une concentration réfléchie par catégorie d’actifs
La gestion du risque doit s’effectuer à l’échelle du régime dans son ensemble et non par une diversification excessive à l’intérieur de chaque catégorie d’actifs. Cette approche permet d’éviter la dilution des rendements tout en s’assurant qu’aucune exposition unique ne compromette la santé globale du régime. La concentration, lorsqu’elle est intentionnelle et surveillée, repose sur des convictions solides, une expertise avérée et un avantage structurel clairement identifié.
10. Comprendre le risque grâce à l’analyse de scénarios
Bien que le suivi d’indicateurs tels que l’écart‑type, la capture à la baisse ou la volatilité du surplus demeure nécessaire, l’analyse de scénarios offre une valeur bien supérieure pour la prise de décision. Par exemple, lors de l’intensification de conflits dans des pays riches en pétrole, nous avons revisité des épisodes historiques comparables, notamment la crise énergétique de 1979, afin d’anticiper les hausses de prix du pétrole et l’inflation persistante. Cette analyse nous a permis de comprendre précisément l’impact potentiel sur chaque catégorie d’actifs, sur le portefeuille global et sur la capitalisation du régime. Elle nous a également permis d’identifier les expositions les plus vulnérables à d’importants replis et d’intervenir de façon proactive.
Conclusion
En conclusion, ces dix principes constituent un cadre pratique pour orienter la prise de décision des chefs des placements. Ils privilégient le jugement plutôt que l’automatisation, la clarté plutôt que la complexité et une gouvernance équilibrée plutôt que la pensée de groupe. Au Régime de retraite de l’Université Carleton, l’application de ces principes a permis de traverser plusieurs régimes de marché, d’éviter des erreurs non forcées et d’agir de manière décisive lorsque des occasions à long terme se sont présentées. Au 31 décembre 2025, le régime affichait des rendements de 14,2 %, 8,7 % et 8,9 % sur un, quatre et dix ans respectivement. Ces résultats ont directement contribué à l’amélioration des prestations des participants, les principes exposés ci‑dessus ayant constitué d’importants moteurs d’alpha. Malgré la volatilité ambiante, une perspective de long terme appuyée par un processus éprouvé demeure l’un des meilleurs moyens de générer des résultats solides et durables pour les membres.
Andrew Urquhart
Executive Director, Carleton University Retirement Plan

Andrew is the Executive Director responsible for oversight of the Carleton University Retirement Plan and Carleton University Endowment. He chairs the Pension Committee and provides investment oversight of the University's Investment Committee, with accountability for overall governance, strategic asset allocation, portfolio construction, and performance and risk analysis across both pools of capital. Prior to joining Carleton, he was Head of Private Investments at the NAV Canada Pension Plan, where he led global private market underwriting, co-investments, ESG integration, and supported internal risk and FX management.